Le ROD, c'est ma carte de risque feu de forêt à l'échelle du carreau DFCI, que je recalcule chaque jour pour J0 à J+3. Sous le capot : la méthode FWI canadienne (celle de Météo-France), une calibration méditerranéenne, la végétation, le relief, le vent, l'accès et les enjeux. Voici précisément comment je l'obtiens, comment je l'ai calé, et pourquoi c'est un outil d'aide à la décision et non un produit réglementaire.
Je vais détailler ici la fabrication du Risque Opérationnel Départemental. Mon objectif n'est pas de remplacer le danger météo de Météo-France, mais de le décliner à la maille opérationnelle (le carreau DFCI de 2 km) et de le croiser avec le terrain : combustible, relief, vent local, difficulté de lutte, enjeux. Bref, passer d'un « niveau de danger par zone » à une carte qu'on peut lire carreau par carreau.
1. La chaîne de génération
Un rapport ROD, c'est un pipeline qui enrichit une grille, étape par étape. Chaque étape ajoute une couche d'information au carreau, puis la dernière fusionne tout.
- Grille DFCI : je génère le carroyage officiel du département (carreaux de 2 km, avec leurs sous-carreaux).
- Enjeux : population exposée, interface habitat-forêt, et points sensibles (EHPAD, écoles, campings) récupérés via OpenStreetMap/Overpass.
- Accès : difficulté d'accès des engins, depuis le réseau routier (BD CARTO).
- Combustible : la combustibilité de chaque carreau à partir de la BD Forêt V2 (pin d'Alep = 1, garrigue/maquis = 0,9, hêtraie humide = 0,4…), pondérée par le taux de couvert végétal.
- Surfaces brûlées : les cicatrices d'incendie (Copernicus EFFIS) qui abaissent le combustible, avec une récupération dans le temps.
- Pente / relief : la pente par carreau, depuis un MNT (SRTM 30 m).
- Danger météo + composite : le cœur du calcul, détaillé plus bas.
Le rapport final, c'est un GeoJSON qui porte tous ces attributs par carreau, rendu de deux façons : une carte web interactive et un export PDF paysage (fond de carte IGN) pour la diffusion.
2. Les indices météo : du FWI canonique à l'IFM
La brique météo repose sur le FWI de Van Wagner–Pickett, l'indice canadien. C'est exactement la méthode qu'utilise Météo-France sous le nom d'IFM (Indice Feu Météo). Je l'ai réimplémenté de façon canonique, en gardant la terminologie française :
- ICL (FFMC) — humidité du combustible fin de surface (litière, aiguilles). Réagit à la journée.
- IH (DMC) — humidité de l'humus. Mémoire de quelques semaines, sensible à la pluie.
- IS (DC) — sécheresse profonde. Mémoire saisonnière, quasi insensible aux petites pluies.
- IPI/IPP (ISI) — vitesse de propagation initiale, fonction de l'ICL et du vent.
- ICD (BUI) — combustible disponible, combinaison IH × IS.
- IFM (FWI) — l'indice de synthèse, combinaison IPP × ICD.
Point crucial : ces indices sont cumulatifs. Je ne les calcule pas sur un jour, je les accumule depuis le 1er mars. Concrètement, je rejoue toute la saison sur des données de réanalyse pour arriver à l'état du jour, puis j'applique la prévision horaire J0 → J+3 par-dessus. Un IS de 700 en août, ce n'est pas la météo d'aujourd'hui : c'est la mémoire de six mois de sécheresse.
3. La calibration : pourquoi les bornes ne sont pas celles « par défaut »
C'est le point le plus important, et celui qui m'a demandé le plus de travail.
Le GDO nomme six niveaux (Faible, Léger, Modéré, Sévère, Très sévère, Exceptionnel) mais ne publie pas les bornes chiffrées de l'IFM. Au départ j'utilisais des seuils génériques (5/15/25/35/50) qui saturaient tout l'été : en zone méditerranéenne, l'IFM dépasse couramment 50, donc tout le département finissait « Exceptionnel ». Inexploitable.
J'ai donc adopté les bornes du barème européen harmonisé EFFIS/Copernicus (alimenté par le modèle Météo-France) : 11,2 / 21,3 / 38 / 50 / 70. La classe haute (> 70) a été ajoutée par EFFIS en 2021 précisément pour discriminer les étés méditerranéens. Résultat : la carte retrouve une vraie gradation, dominante Sévère, Très sévère localisé sur les massifs, Exceptionnel rare, cohérente avec les cartes zonales de Météo-France.
Deux autres calages :
- NSV2 (Niveau de Sécheresse de la Végétation Vivante) : dérivé de l'IH et de l'IS. Il ne fixe plus un plancher dur sur le danger (ma première version forçait tout à « Très sévère » dès que la végétation était sèche). Il module : l'IFM reste le pilote, le NSV2 ajoute au plus +1 niveau borné.
- La bruine ERA5 : un piège honnête à connaître. Open-Meteo/ERA5 produit beaucoup de petites pluies qui « réveillent » l'IH (seuil très bas) sans toucher l'IS. Sur un point isolé, mon IH peut donc sous-estimer la sécheresse réelle. Je l'ai documenté et couvert par des tests unitaires qui comparent mes chiffres à un bulletin Météo-France sur une date donnée ; l'écart est une question de donnée d'entrée, pas de formule. Le max zonal, lui, retombe sur les bonnes valeurs.
4. Le composite ROD
Le danger météo seul ne suffit pas pour l'opérationnel. Le ROD croise quatre briques :
ROD = Danger météo × Combustible, puis amplifié par la Difficulté de lutte (accès + eau/DECI + relief) et les Enjeux.
Le danger météo par carreau intègre le vent local : je pars du vent départemental, et WindNinja le module selon le relief (exposition et alignement pente/vent). Une crête au vent, un thalweg canalisant, ça change la donne. La pente accélère aussi la propagation (jusqu'à +25 % en forte pente).
Un détail qui compte : la fusion utilise une saturation douce (100·(1−e^(−D/60))) au lieu d'un plafond dur à 100. Avant, des centaines de carreaux étaient collés à 100 sans distinction possible ; maintenant le sommet reste ordonné, je peux prioriser les 12 secteurs les plus chauds.
Le tout est classé sur 6 niveaux avec une palette propre à KiloDelta (vert → bordeaux). Je ne réutilise pas les couleurs de Météo-France : le ROD est un indice de vigilance opérationnelle, pas le danger réglementaire.
5. Les cartes, et ce qu'elles disent
Le rapport propose plusieurs couches, chacune répondant à une question différente :
- Risque opérationnel (ROD) : la synthèse. « Où concentrer l'effort ? »
- Danger Intégré : le danger de la végétation vivante (IFM + modulation sécheresse, rafale bornée, max sur 10h–20h). C'est mon équivalent maison du produit phare de Météo-France.
- IEPx : la propagation de la végétation morte / herbacée (ISI calculé à la rafale). Le feu qui part vite dans l'herbe sèche.
- Danger météo × combustible : le danger brut croisé au combustible, avec les flèches de vent (longueur ∝ vitesse) et le créneau horaire de danger max.
- NSV2 : la sécheresse de la végétation, sur 5 niveaux.
- Difficulté, Enjeux, Combustible : les couches « terrain » statiques.
- Cicatrices d'incendie : les surfaces brûlées EFFIS, colorées par la part de carreau brûlée.
Sur le web, chaque carreau est cliquable et le panneau de droite s'adapte à la couche affichée : je ne montre que les infos pertinentes. Il y a aussi un bloc météo dédié (conditions actuelles + prévision J0→J+3 avec température, humidité, vent, rafales, pluie). En PDF, chaque jour a sa carte ROD et sa carte Danger Intégré, sur fond IGN (la même source que l'application), avec la prévision météo et les chiffres clés.
6. Les surfaces brûlées
Une cicatrice récente a consommé le combustible : elle abaisse le risque, et c'est une info opérationnelle. Je récupère les périmètres EFFIS (Copernicus), rafraîchis par un cron national France + Corse, et j'applique un facteur de récupération : combustible quasi nul sur une cicatrice fraîche, retour au plein en ~4 ans (jamais zéro : il reste du bois mort sur pied). À noter : EFFIS ne voit que les gros feux (≥ 30 ha) ;
7. Ce que le ROD n'est pas
Je préfère être clair sur les limites :
- Ce n'est pas réglementaire. C'est un indice de vigilance propre à KiloDelta, à la maille DFCI, en complément pas en substitution du danger météo officiel.
- Il n'y a pas de synthèse rédigée automatiquement. Les chiffres et les cartes sont produits par la machine ; l'analyse reste humaine. Un moteur ne signe pas un bulletin.
- La donnée d'entrée fait la qualité de sortie. L'exemple de la bruine ERA5 le montre : je documente les écarts plutôt que de les masquer.
En résumé
Le ROD, c'est du FWI canonique (donc la méthode Météo-France), recalé pour la Méditerranée (bornes EFFIS), accumulé depuis le 1er mars, puis croisé au terrain (combustible, relief, vent, accès, enjeux, cicatrices) et rendu à la maille DFCI. Le but : mettre à la disposition des prévisionnistes une source supplémentaire, facilement et rapidement exploitable.