Sur une manœuvre, le feu n'existe pas. Pas de fumée, pas de couleur, pas de dynamique. Juste un véhicule planté à quelque part qui indique la direction. Tout le reste, le stagiaire doit l'inventer dans sa tête. C'est ce trou pédagogique que je veux combler avec le sprint v1.8.
Ce qu'il manque vraiment sur une manœuvre
Quand on monte un exercice, le formateur cale un scénario : un point d'allumage, un vent supposé, une ampleur attendue. Il met en place un véhicule qui matérialise la direction du feu sur le terrain. Et là démarre l'exercice.
Le problème, c'est que ça s'arrête à ça. Un véhicule planté. Une direction. Rien d'autre.
Quand on déclenche le départ vers le feu, le Chef d'agrès doit transmettre un message à la radio comme s'il sortait de son CCF en intervention réelle. Sauf qu'en intervention réelle, il aurait observé un panache.
Mais sur la manœuvre, il n'a rien observé. Pas de fumée. Donc pas de couleur (qui indique le combustible). Pas de hauteur (qui indique la puissance). Pas de dynamique (qui indique le vent réel sur le feu). Pas d'angle (qui indique l'orientation). Pas d'ampleur (qui indique la surface concernée). Il y a juste un véhicule, là, qui dit "regarde par là".
Du coup le message qu'il transmet, c'est de la déclaration. Du papier. Le formateur a en tête un panache, mais le stagiaire l'invente à partir de rien — donc ce qu'il décrit à la radio ne correspond ni à ce que le formateur imagine, ni à ce que les autres stagiaires imaginent de leur côté.
Le décalage commence ici. Et il s'aggrave ensuite.
Pourquoi ce décalage est un vrai problème pédagogique
Quand on arrive sur place, c'est pire. Le stagiaire doit faire sa reconnaissance, lire le feu, choisir son point d'attaque, parler à son équipage. Et il fait tout ça sans avoir rien vu. Le véhicule lui dit où le feu est censé être. Pour le reste, c'est l'imagination qui prend le relais.
Le formateur, lui, a une scène très précise en tête — souvent un feu qu'il a vu en intervention, ou un cas d'école qu'il connaît. Le stagiaire en reconstruit une autre, à partir des mots du brief, de son propre vécu, de ce qu'il imagine. Les deux scènes ne se ressemblent pas. Et l'évaluation porte sur deux objets différents.
Quand vient le débrief, le formateur dit "tu aurais dû voir que le front allait croiser la piste à 200 mètres". Le stagiaire répond "moi je le voyais ailleurs". Personne ne ment, personne ne se trompe — ils ont juste regardé deux feux différents, parce qu'aucun des deux n'existait vraiment.
C'est ce trou-là que je veux combler. Pas le feu sur la mission réelle. Le feu qui devrait être présent sur la manœuvre, et qui ne l'est pas.
Ce que l'AR va apporter, étape par étape
L'idée est que la simulation KiloDelta, qui calcule déjà où va un feu en fonction du vent, de l'IFM, de la végétation, devienne la scène visuelle de la manœuvre. Tous les participants équipés voient le même panache au même endroit, qui évolue en temps réel.
Concrètement, sur l'enchaînement d'une manœuvre :
Phase trajet. En cours de route il chausseles lunettes, le panache évolue. À chaque virage, il se déplace dans le paysage comme il se déplacerait pour de vrai. Le stagiaire affine son message au fur et à mesure.
Phase reconnaissance. Sur place, il chausse à nouveau les lunettes et voit le front. Pas un point sur une carte. Un front, qui avance, dont il peut suivre la progression, dont il peut estimer la vitesse à l'œil. Il voit où ça menace, par où passer, où l'engin peut se positionner.
Phase action et débrief. Le formateur peut figer la scène. Tout le monde se rassemble et regarde la même chose. "À ce moment-là, le front était ici, à cette vitesse, avec ce comportement. Ta décision a été ça. Voilà ce qui se serait passé ensuite". Plus de discussions sur des feux différents.
Le formateur garde évidemment la main. Il peut pré-régler le scénario : un vent plus fort que la météo du jour, une végétation plus sèche, un cas particulier qu'il veut faire travailler. La simulation tourne avec les paramètres qu'il fixe. C'est lui le metteur en scène, l'AR n'est qu'un projecteur.
Le choix du matériel
J'ai pris le temps de regarder ce qui existe avant de commander. Quelques familles :
Les casques type Quest 3 ou Vision Pro. Hyper performants, vraiment immersifs. Mais lourds, fermés, ils coupent la vision périphérique du terrain. Sur une manœuvre où le stagiaire doit aussi voir ses collègues et son propre placement, c'est contre-productif.
Les lunettes type XReal Air ou VITURE. Format léger, transparentes, branchées sur un téléphone via USB-C. Le terrain réel reste visible à travers le verre, l'image se superpose dans le champ de vision. C'est la bonne grammaire pour de la formation : le terrain reste premier, l'AR enrichit.
Dans cette famille, j'ai comparé trois options sérieusement :
- XReal Air 2 Ultra. SDK mature, bon écosystème. Mais le 6DoF - le tracking spatial complet, qui permet au CA de marcher autour du feu virtuel sans qu'il dérive — nécessitait à un moment un module externe à porter en plus. Plus de matériel, plus de pannes possibles.
- Rokid Max. Légères, agréables pour visionner du contenu. SDK moins ouvert pour bricoler ce que je veux, et 6DoF moins documenté pour mon cas d'usage.
- VITURE Luma Ultra. 6DoF SLAM intégré directement dans les lunettes, sans accessoire externe à porter. Luminosité annoncée à 1500 nits - capital parce qu'on manœuvre souvent en plein cagnard et qu'un rendu pâle dans le soleil n'aurait aucune utilité pédagogique. SDK Unity XR documenté.
J'ai commandé la Luma Ultra. La luminosité a été le critère décisif. Si en plein soleil le panache virtuel devient un fantôme transparent, tout le sens du dispositif tombe. Le second critère c'est le 6DoF sans accessoire externe : on charge moins le stagiaire, on simplifie la logistique du formateur.
Le téléphone qui pilote tourne sous Android récent avec USB-C DisplayPort.
Pourquoi ça vaut le coup d'être tenté
D'abord c'est ce que j'ai dit en introduction : aujourd'hui le débrief de manœuvre est basé sur des feux différents dans chaque tête. Le formateur croit évaluer un scénario, le stagiaire en a vécu un autre.
Sur le plan technique : le moteur de simu existe déjà. Tout le travail v1.5 / v1.6 / v1.7 sur la propagation Trabaud, l'enveloppe Anderson, le FWI canadien, le walking-ray serveur — c'est ça la vraie valeur. L'AR n'est qu'une nouvelle interface qui consomme cette simulation. On capitalise sur le travail déjà fait.
Cadre commercial
Comme c'est un outil de formation, pas un module opérationnel, le cadrage sera différent du reste de KiloDelta. Je vise une licence séparée pour les SDIS qui veulent l'équipement pédagogique. L'app KiloDelta principale restera gratuite côté pompier individuel et facturée côté SDIS. Le module AR Manœuvre sera un produit à part, avec son propre périmètre.
Je veux pouvoir présenter le système en 5 minutes à un SDIS, sans qu'il ait à manipuler quoi que ce soit. Une démo embarquée plus une petite mise en situation sur un terrain proche.
Les questions ouvertes
Je sais que je vais buter sur des trucs imprévus. La fatigue oculaire sur une session pédagogique d'une heure. La dérive du SLAM dans des zones très ouvertes (plateau garrigue sans relief proche — peu de points d'accroche pour le tracking). Le ressenti d'un formateur expérimenté qui me dira peut-être "ton panache ne ressemble pas à un vrai panache". L'autonomie du téléphone qui pousse l'écran en USB-C une heure d'affilée.
C'est pour ça que je veux un POC d'abord, pas un produit. Quelque chose qu'on essaye sur une vraie manœuvre, qu'on critique pendant le débrief avec les stagiaires, qu'on ajuste. Si ça apporte aux formateurs ce qu'on imagine, on industrialise. Si c'est moins bien qu'espéré, on apprend pourquoi.
Je tiendrai à jour ce journal avec les retours. Si vous êtes formateur, instructeur, ou intervenant sur des exercices feux de forêt et que vous voyez un angle mort dans ce que je raconte, écrivez-moi via la page contact. Mieux vaut entendre les objections maintenant que dans six mois.
À suivre.