En v1.2.2, j'ai remplacé dans KiloDelta le modèle multiplicatif `f_humidité × f_vent` par la table empirique Trabaud reprise GDO 2021. Voici pourquoi ça change la vie d'un COS sur un feu de garrigue méditerranéenne — avec données chiffrées et un cas concret.
La table de calibration Trabaud (1989, reprise dans le
Guide de Doctrine Opérationnelle Feux de forêts, DGSCGC 2021, page 37)
est l'une de ces ressources qu'on ne croise qu'en formation officier
SDIS et qu'on oublie facilement quand on développe un outil. Je l'avais
moi-même mise de côté dans les premières versions de KiloDelta, en
privilégiant un modèle multiplicatif classique du type ROS = ROS_base
× f_humidité × f_vent × f_pente. Ça marchait, c'était propre, c'était
rapide. Mais dans certaines configurations méditerranéennes — vent moyen
+ sécheresse forte — la simulation crachait des polygones ×3 trop
grands par rapport à ce que j'observais en RETEX.
Cet article explique pourquoi j'ai basculé sur la table Trabaud en v1.2.2, ce que ça change concrètement sur un feu de garrigue, et pourquoi le multiplicateur classique a un défaut structurel que la table empirique corrige.
Le problème : la séparabilité
Un modèle de la forme ROS = ROS_base × f(humidité) × f(vent)
fait une hypothèse implicite forte : l'effet de l'humidité et
l'effet du vent sont séparables. Tu peux les évaluer indépendamment
puis multiplier. C'est élégant mathématiquement, et c'est exactement ce
que fait Rothermel 1972 dans sa version d'origine pour les fuel models
standardisés américains.
Le souci, c'est que la garrigue méditerranéenne ne se comporte pas comme ça. À vent faible (8-16 km/h), l'humidité de l'air a un effet relativement modéré sur la propagation : le feu progresse à 1-3 m/min quel que soit l'hygrométrie entre 25% et 50%. À vent fort (35-45 km/h), c'est l'inverse : l'humidité devient le facteur dominant. Une chute de 30% à 15% d'hygrométrie peut multiplier la vitesse par 5. L'interaction est non-séparable, et un modèle multiplicatif ne peut pas la capturer.
Trabaud : une table croisée
Trabaud (1989) a fait des centaines de mesures terrain en garrigue languedocienne et provençale, sur feux contrôlés et observés. Plutôt que de produire une formule, il a publié une table à deux entrées : en lignes l'hygrométrie (par tranches de 5%), en colonnes la vitesse du vent moyen (par tranches de 8 km/h). Chaque cellule donne directement le rapport Vp/Vm (vitesse de propagation / vitesse vent) en pourcentage.
Multiplier par Vm en m/s, on obtient Vp en m/s. C'est aussi simple que ça. L'interaction non-séparable est baked in dans la table — chaque cellule a été mesurée empiriquement, pas calculée.
Comparaison sur un cas concret
Prenons une situation typique de feu de garrigue méditerranéenne en pleine saison feu, dans le Var ou les Bouches-du-Rhône :
- Combustible : garrigue dense, ROS_base = 8 m/min
- Hygrométrie : 20% (sécheresse forte)
- Vent moyen : 30 km/h (mistral établi)
- Pente : 0° (plateau)
- IFM : Sévère (28)
Modèle multiplicatif ancien (avant v1.2.2) :
ROS = 8 × f_humidité(20%) × f_vent(30 km/h)
= 8 × 1.8 × 4.2
= 60.5 m/min
Le polygone T+1h prédit serait un disque d'environ 3,6 km de rayon. Une heure plus tard, plus de 4 000 hectares concernés en théorie.
Table Trabaud (v1.2.2 et après) :
Cellule H[16-25%] × V[25-32 km/h] → Vp/Vm = 7.8% Vp = 30 km/h × 7.8% = 2.34 km/h = 39 m/min
Le polygone T+1h prédit fait environ 2,3 km de rayon, avec un polygone de l'ordre de 1 700 hectares concernés en théorie.
Différence : 35% de surface en moins. Et c'est conforme aux RETEX. Le modèle multiplicatif surestimait massivement dans cette zone vent moyen + sécheresse forte. La table Trabaud, elle, capture le fait que vent + sécheresse n'agissent pas comme deux multiplicateurs indépendants.
Pourquoi c'est important opérationnellement
Pour un COS qui regarde une simu KiloDelta avant de placer ses agrès, la différence entre 4 000 ha et 1 700 ha à T+1h n'est pas cosmétique :
- Décisions de pré-positionnement de moyens : pas le même nombre de groupes engagés
- Demande d'appui aérien : pas la même tactique (Pélican passé d'urgence vs surveillance Dragon)
- Évacuation de population : pas le même périmètre
- Coordination CODIS : ressources allouées sur d'autres secteurs
Une simulation qui surestime de 3× peut conduire à sur-mobiliser sur le mauvais secteur, en laissant un autre départ sous-doté. C'est pour ça que je prends la calibration au sérieux, et que je cite section par section le GDO 2021 dans la méthodologie publique de KiloDelta.
Limites de Trabaud
Trabaud n'est pas un modèle universel. Calibration empirique = limites empiriques :
- Méditerranéen uniquement. La table a été calibrée sur garrigue et maquis. Pour les forêts atlantiques (Landes, Bretagne intérieure) ou les résineux montagnards, elle est moins représentative. KiloDelta applique des corrections par type de combustible OSM.
- Surface fire seulement. Pas de feu de cime, pas de saute. Limite déjà documentée dans la méthodologie.
- Bornée à V ≤ 40 km/h et H ≥ 15%. Au-delà, on extrapole — et Trabaud lui-même indique que ces zones extrêmes sont sous-représentées dans son échantillon.
- Pas de pluie / orage en cours. La table suppose conditions stables sur l'horizon T+6h.
C'est pour ça que la simulation reste indicative et que KiloDelta affiche des badges d'alerte (NSV2 fort, règle des 30, boost foehn) qui rappellent au COS qu'on sort des conditions calibrées et qu'il faut se méfier davantage.
À retenir
- Le multiplicateur
f_humidité × f_ventsurestime massivement en zone garrigue + vent moyen + sécheresse forte. - La table Trabaud (GDO §2.3.3 p.37) capture l'interaction non-séparable empiriquement.
- Différence en pratique : -30 à -50% de surface prédite à T+1h sur les configurations méditerranéennes typiques.
- Une simu plus juste = des décisions tactiques plus justes, surtout sur la répartition des moyens.
- KiloDelta applique Trabaud par défaut depuis la v1.2.2 (avril 2026).
Pour aller plus loin
Méthodologie complète et détails calcul section par section : /methodologie. Définition formelle : /glossaire. Source primaire : Trabaud L., 1989, Les feux de forêts : mécanismes, comportement et environnement, Éditions France-Sélection. Repris GDO Feux de forêts et d'espaces naturels, DGSCGC, février 2021, §2.3.3 page 37.